Mardi 26 septembre 1922 – Paris. Deux pages grand in-8 (taille : 16 x 24 cm). Enveloppe autographe et timbre conservés. Papier en-tête imprimé : 40, Rue Scheffer XVIe. Belle signature « Ctesse (Comtesse) de Noailles » en haut de lettre, faute de place en fin de lettre au dos (avec dégorgement d’encre). Formidable et très sincère témoignage des préférences poétiques de la poétesse à l’occasion du centenaire de Théophile Gautier. Anna de Noailles répond ici à André Legrand-Chabrier, journaliste, critique littéraire et écrivain, connu pour organiser des « enquêtes » littéraires auprès des grandes figures de son temps, ces enquêtes furent régulièrement publiées dans. Comodia ou Le Figaro. Cette enquête d’une franchise brute, fut publiée sous le titre « Faut-il relire Théophile Gautier? » dans l’ édition du 30 septembre 1922 du journal Le Gaulois (soit quatre jours après la rédaction de la lettre). Anna de Noailles vouait une admiration profonde et quasi mystique à Baudelaire. L’intérêt d’une enquête est dans la sincérité absolue des réponses. Si étrange que cela me paraisse à moi-même, je dois reconnaître que je pense rarement à Théophile Gautier, que ses vers ne m’ont pas enivrée, qu’ils ne sont pas de ceux qui « comme un coup de couteau dans mon cour plaintif sont entrés », enfin que le souvenir qu’ils me laissent est celui d’un adroit et magnifique travail où palpitent un carnaval de Venise, une hirondelle d’Égypte. Le fameux « Voyage en Espagne » m’a semblé long, et je me suis arrêtée à l’endroit où s’épanouit le prodigieux laurier rose du Généralife. C’est une page éblouissante ; j’ai préféré ne pas sortir de son cercle odorant. D’ailleurs il arrive parfois que l’on n’achève pas la lecture d’un beau livre, retenu en un point de cette beauté même. Croyez je vous prie à tous me sentiments les meilleurs. Ctesse de Noailles [au recto]. Le poème « Le Laurier du Généralife » est tiré du célèbre recueil de Théophile Gautier intitulé « España », publié pour la première fois en 1845. Toi qui, comme un coup de couteau, Dans mon cour plaintif es entrée ; Toi qui, forte comme un troupeau De démons, vins, folle et parée, De mon esprit humilié Faire ton lit et ton domaine ; – Infâme à qui je suis lié Comme le forçat à la chaîne, Comme au jeu le joueur têtu, Comme à la bouteille l’ivrogne, Comme aux vermines la charogne – Maudite, maudite sois-tu! J’ai prié le glaive rapide De conquérir ma liberté, Et j’ai dit au poison perfide De secourir ma lâcheté. Le poison et le glaive M’ont pris en dédain et m’ont dit : « Tu n’es pas digne qu’on t’enlève A ton esclavage maudit, Imbécile! – de son empire Si nos efforts te délivraient, Tes baisers ressusciteraient Le cadavre de ton vampire! Baudelaire – Les Fleurs du mal. Hommage à Baudelaire [extrait]. Vous qu’on ne croit pas mort, tant le cour vous possède, Tant chacun de vos chants a le brillant des yeux, Baudelaire, ange obscur, étincelant, fiévreux, Dont le verbe nous meut, nous guide et nous obsède. Se peut-il que l’on soit près de vous ce matin, Sur le sol funéraire où dort votre silence, Vous qu’on n’approche point, que jamais on n’atteint, Et dont le tombeau seul nous permet la présence! Anna de Noailles, Derniers vers, Grasset. Ci-dessous, Anna de Noailles en 1902, 26 ans, posant devant son chalet à Amphion (Haute-Savoie).